Il faut réhabiliter Lavisse !

Vous l’aurez compris, sur ecolealancienne.fr, on publie des leçons tirées d’anciens manuels scolaires pour s’inspirer des pédagogies du passé (honte à nous…). Déjà, ça, c’est pas très joli.

Mais dernièrement, nous avons publié notre Leçon 2 : nos ancêtres les Gaulois, tirée du premier chapitre de l’Histoire de France d’Ernest Lavisse.

Aïe aïe aïe… quelle indignité.

Le père du roman national, ce « brillant pédagogue [dont les] compétences d’historien sont cependant contestées » selon Wikipédia… Quel est l’intérêt de republier des leçons d’Histoire officiellement reconnues caduques par les historiens actuels ?

Le « Petit Lavisse » et l’Histoire aujourd’hui

Ce petit manuel d’Histoire de France, publié pour la première fois en 1884, a été réédité maintes fois jusqu’en 1950 et a formé des générations entières d’instituteurs (les fameux « hussards noirs de la République » comme les appelait Péguy) et d’écoliers. Pourtant, il est aujourd’hui farouchement attaqué par les historiens, qui pointent son rôle dans la construction du « roman national », vaste supercherie destinée à monter les peuples les uns contre les autres. L’Histoire d’aujourd’hui n’est plus une Histoire nationale, mais une Histoire des groupes et des représentations. Ce n’est plus une Histoire morale, mais une Histoire scientifique et objective. Ceux qui osent ressentir la nostalgie du roman national sont de vieux réactionnaires incapables de vivre avec leur temps.

Seulement voilà. Ce qui sonne comme une belle idée, « déconstruire le roman national pour apporter aux enfants une Histoire plus réaliste de leur pays », ne marche pas. Le niveau en Histoire des écoliers s’effondre… En avril 2017, le magazine Historia a posé une sélection de questions tirées du certificat d’études de 1930 à un échantillon de 1 014 personnes de 18 ans et plus : à peine la moitié des interrogés (46%) aurait obtenu le diplôme… et il s’agit là de personnes adultes, alors que le certificat d’études sanctionnait la fin des études primaires !1

Bref, inutile de développer plus de chiffres. Dans l’ensemble, il suffit d’avoir des yeux et des oreilles pour se rendre compte de l’ignorance alarmante des enfants en matière d’Histoire, voire même de sa propre ignorance quand on entend sonner les noms de Charles Martel ou de Napoléon III qui ne nous évoquent plus grand chose (ce qui a longtemps été mon cas).

Alors certes, les leçons du « Petit Lavisse » méritent peut-être un petit rafraichissement, elles n’en restent pas moins les plus efficaces lorsqu’il s’agit d’inculquer des notions d’Histoire à des enfants. Je pense donc que ses méthodes valent le coup qu’on y jette un oeil et pour moi, elles se résument en 4 points clefs.

Une Histoire chronologique

Cela paraît évident, mais il est pourtant utile de le rappeler… L’Histoire s’apprend mieux lorsqu’elle est chronologique.

Moi-même j’ai très clairement senti la différence en tant qu’élève. J’ai commencé à apprendre l’Histoire de manière chronologique en classes préparatoires… et ça a été réparateur. C’est beaucoup plus facile pour la mémoire long terme de retenir des événements qui ont un lien logique clair entre eux. L’Histoire n’est plus une suite de dates « à retenir » ou de noms épars, elle prend un sens structurant. C’est la « marche de l’Histoire », naturelle, accessible, transparente.

L’écueil souvent pointé par les pédagogues de l’Histoire, c’est que l’Histoire chronologique est nécessairement une histoire politique, alors que l’Histoire s’intéresse aujourd’hui aux évolutions culturelles et économiques des sociétés. C’est dans cette logique que les programmes de l’Education nationale regroupent des intitulés tels que « Chrétientés et islam (VIe-XIIIe siècles), des mondes en contact » (5e), « Bourgeoisies marchandes, négoces internationaux, traites négrières et esclavage au XVIIIe siècle » (4e) ou « Femmes et hommes dans la société des années 1950 aux années 1980 : nouveaux enjeux sociaux et culturels, réponses politiques » (3e).

Là, point de rois de France et point de batailles. La politique est diluée dans un ensemble d’autres facteurs d’évolution du monde… On peut ignorer des siècles entiers, cela n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est « de réfléchir avec précision aux temps et aux espaces des sociétés humaines ».

Certes, intellectuellement, c’est intéressant. Bien sûr qu’on ne peut pas simplifier l’Histoire d’un pays en le résumant aux règnes de quelques monarques arrivés sur le trône par une simple logique dynastique.

L’ennui, c’est que c’est trop dur.

Il est difficile d’imaginer des gamins « appréhender des phénomènes sociaux d’une grande diversité » quand les principales questions qui les occupent c’est « chocolat au lait ou chocolat blanc pour ma tartine du goûter ? » ou « qui va amener le ballon pour faire la revanche du match de foot ce soir ? ». Non pas que les gamins soient foncièrement stupides ou immatures mais je crois qu’il est raisonnable de penser que l’esprit humain passe par différents stades de développement et que les informations qui prennent sens à l’âge adulte n’ont pas le même effet à treize ans. Moi-même j’étais une excellente élève durant tout mon collège. Je n’ai pourtant aucun souvenir de mes cours d’histoire. J’apprenais bien mes leçons mais… je pensais aussi à ma tartine de chocolat 🙂

De plus, il me paraît aberrant de demander à des enfants d’avoir une compréhension aussi fine de faits historiques aussi diffus lorsqu’on ignore complètement l’arrière-plan politique des phénomènes dont on est en train de parler.

Alors oui. L’Histoire politique, foncièrement chronologique, aussi ennuyeuse et rébarbative qu’elle puisse apparaître à certains, reste LA base, et tout le monde s’y retrouve, les enfants comme les parents, les futurs historiens émérites comme les citoyens ordinaires qui ont besoin de connaissances élémentaires.

Une Histoire nationale

A une époque où la seule vision du drapeau français en arrière-plan d’une vidéo Youtube peut déclencher des torrents de haine sur internet, l’idée de renouer avec une Histoire nationale peut sembler audacieux.

Pourtant, cela reste quand même l’Histoire la plus utile.

Avant de crier à la propagande patriotique, ne peut-on pas s’accorder sur ce constat universel : quand on habite un petit village du Nord de la France, n’est-il pas plus utile d’apprendre les guerres de Louis XIV qui ont abouti à rattacher cette région au reste du royaume de France ? Là, plusieurs éléments prennent sens. Les petites maisons en briques rouges, les brasseries, la cuisine généreuse et même les cigarettes que papa va acheter de l’autre côté de la frontière… pourquoi ces similitudes avec le pays voisin ? Parce qu’autrefois, le Nord de la France était plus flamand que français. Il est plus facile de comprendre le monde qui nous entoure quand on s’intéresse précisément à l’Histoire de ce même monde qui nous entoure.

De plus, force est constater à notre époque que le besoin d’appartenance est un besoin humain fort. L’anéantissement de l’histoire nationale au profit des histoires particulières de groupes n’a fait que reproduire des micro-sociétés soudées autour d’une Histoire commune qui, elle, échappe complètement à l’expertise du professeur. L’être humain a besoin de mythes fondateurs, et c’est comme ça. Vivre ensemble doit avoir du sens.

Et je ne suis pas sûre qu’exalter une forme de nationalisme soit réellement aussi destructeur et intolérant qu’on puisse le croire. On ne lit pas de déclarations d’amour enflammées à la France dans les carnets des poilus et l’intense activité diplomatique qui précède la Première Guerre mondiale montre que les dirigeants de la plupart des pays ne se sont pas rués sur la guerre comme des bourreaux pressés de démontrer à la face des autres nations la supériorité de leur pays. Certains grands hommes ont haï le patriotisme (comme Céline), d’autres en ont fait un moteur exceptionnel (comme De Gaulle). La fameuse « montée des nationalismes responsable des horreurs des guerres mondiales » rabâchée par les manuels scolaires me paraît être une conclusion un peu rapide.

Une Histoire qui s’apprend « par le cœur »

Sur la couverture de son manuel d’Histoire de France, Lavisse écrit que « l’Histoire ne s’apprend pas par cœur mais par le cœur ».

J’adore cette vision des choses. D’ailleurs je pense qu’elle s’applique à l’enseignement en général. J’ai déjà remarqué que raconter l’histoire d’un auteur peut marcher pour motiver des élèves à lire un texte. Et, en bonne littéraire, je ne me suis jamais intéressée aux sciences, sauf lorsqu’elles sont portées par des personnes avec une histoire intéressante comme Stephen Hawking ou les héros de The Big Bang Theory. C’est aussi pour cette raison que les formats interviews marchent si bien sur les réseaux. On prend plaisir à écouter des personnes qui s’intéressent à des sujets qui nous sont parfois complètement étrangers, mais c’est la manière dont elles les racontent qui nous donne envie d’écouter.

On apprend mieux quand on créé une connexion affective avec ce qu’on apprend. Tous ceux qui ont excellé dans un domaine, n’importe lequel, y sont arrivés non parce qu’ils ont toujours été les premiers de la classe, mais parce qu’ils y ont mis un sens très personnel.

Dans le cas de l’Histoire, les professeurs et les historiens contribuent depuis des décennies à rendre cette discipline aussi barbante et aussi rébarbative que possible et à la transformer en une Histoire de chiffres et de données. C’est ce qui explique la haine farouche que portent les universitaires à Stéphane Bern qui, même s’il n’a jamais fait de doctorat, a fait plus pour le patrimoine français que tous les professeurs de la Sorbonne réunis.

Les études d’Histoire forment des intellectuels, non des passionnés, et c’est une hypocrisie. Ce qui conduit les gens à s’intéresser à l’Histoire, ce sont justement les histoires. Le grand Jacques Le Goff lui-même disait que le Moyen-Âge était « son compagnon de toujours » et était capable de faire des liens entre l’humour de Guy Bedos et le rire à l’époque médiévale. C’est une vision du monde sensible, et c’est cette sensibilité qui fait qu’on excelle et qu’on intéresse les gens.

Une Histoire par l’image

Enfin, dernier point clef : Lavisse donne une place importante à l’image dans sa pédagogie.

Là, tous les professeurs qui se sont déjà retrouvés dans une classe peuvent le confirmer : projeter une image au tableau ou passer un bout de film concentre les élèves.

La mémoire n’est pas qu’intellectuelle, elle est aussi sonore et visuelle. On retient mieux les choses lorsqu’on joint l’image à la parole.

Pendant mes études, j’ai travaillé un temps en archéologie sur un projet de reconstitution 3D d’une cité grecque en Albanie. C’était fou le mépris des intellectuels pour ce genre d’initiatives qui n’étaient là que pour « vulgariser » des connaissances auprès de la plèbe alors qu’eux-mêmes n’avaient pas besoin de tels artifices pour comprendre. Ce sont les mêmes qui critiquent sans fin des séries historiques, leur reprochant telle ou telle inexactitude… oui, les séries historiques prennent souvent des libertés, mais elles ont au moins ont le mérite de produire des images concrètes de réalités inaccessibles à la plupart des gens… et ça marche.

En conclusion, le « Petit Lavisse » était un manuel d’Histoire accessible à tous, ce qui explique son succès, alors que les manuels actuels promeuvent une Histoire excessivement moderne qui ne tient pas compte des besoins intellectuels des enfants. Alors oui, sur ecolealancienne.fr, nous l’affirmons haut et fort : il faut réhabiliter Lavisse ! Nous vous proposerons donc des leçons extraites de ce manuel, en en conservant l’esprit et la pédagogie, tout en les réactualisant pour tenir compte des données de la recherche actuelle. Et nous le faisons avec plaisir.

  1. Voir les résultats complets de cette enquête sur le site d’Historia et dans cet article du Point : https://www.lepoint.fr/societe/les-francais-et-l-histoire-pas-au-niveau-30-05-2017-2131350_23.php ↩︎

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