Une séance… pleine de rebondissements
Hier je suis allée retrouver la petite dernière d’une fratrie dont j’ai eu tous les enfants en cours particuliers. La petite est en CE2 et sa mère s’inquiétait de ses derniers résultats en conjugaison. « Elle confond tout ! » me dit-elle.
Je regarde le cahier et je ne peux pas m’empêcher de me faire une remarque : tous les cours sont des polycopiés1. Les instituteurs sont débordés et ont de plus en plus souvent recours à la photocopieuse pour gagner du temps, ce qui ne facilite pas l’apprentissage des leçons… Petit tacle à l’institution qui ne donne pas aux professeurs des écoles les moyens de faire leur travail correctement… Bref. Ne perdons pas de temps.
La petite s’installe, ouvre son cahier. Je lui pose quelques questions pour savoir où elle en est. Visiblement, la conjugaison du futur et du passé simple ont laissé des restes, c’est surtout le présent qui semble s’être complètement envolé.
Alors c’est parti. Attaquons le présent.
Donc, tu vas voir, c’est très simple. Pour les verbes du premier groupe, ceux en -er, il faut apprendre les terminaisons : e, es, e, ons, ez, ent. C’est compris ? Allons-y. Conjugue-moi le verbe « marcher » au présent. « Je marche, tu marches, il marche… » c’est très bien. Maintenant, le verbe « envoyer ». « Je envoye, tu envoyes… » Ah mais non ! Il n’y a pas de y, on remplace par un i. « J’envoie, tu envoies… » Pourquoi ? Eh bien… parce qu’on ne dit pas « j’envoye ». Pourquoi ? Eh bien… parce que.
Reprenons. Conjugue-moi le verbe « manger » au présent. « Je mange, tu manges, il mange, nous mangons… » Ah mais non ! Il faut rajouter un e entre le g et le o pour le son « jjjj ». « Nous mangeons ». Pourquoi ? Eh bien… parce qu’on ne dit pas « mangons ». Pourquoi ? Eh bien… parce que…
Bon bah ça c’est fait. Le premier groupe était censé être facile, au final, c’est bourré d’exceptions pénibles.
Passons au deuxième. Alors là, ce sont les verbes en -ir… enfin… pas tous… seulement ceux où on entend le son « ss ». Par exemple finir : « ils finissent ». Les terminaisons cette fois c’est : s, s, t, ons, ez, ent. Pareil qu’au premier groupe sauf pour les 3 premières personnes. C’est parti. Conjugue-moi le verbe finir au présent. Hein ? Quoi ? La maîtresse n’a pas fait le verbe finir ? Montre-moi ton cahier… alors… « conjuguer les verbes en -er », ça, c’est fait… « présent des verbes particuliers, plonger, lancer »… ça c’est bon… « je conjugue être, avoir, aller au présent ». Ah oui. Bon bah allons-y, on va réviser ça.
Donc pour être et avoir, ma cocotte, y’a pas de secrets, faut apprendre par coeur : « j’ai, tu as, il a… je suis, tu es, il est… » Pour le verbe aller, c’est « je vais, tu vas, il va… » comment ? c’est un verbe en -er ? et ce n’est pas du premier groupe ? ben non… pourquoi ? grrrr…
Suite de la leçon : « prendre, venir et voir ». Ah oui, là on est au 3e groupe… Bon bah là, les terminaisons sont les mêmes qu’au 2e groupe : s, s, t, ons, ez, ent. Par exemple, le verbe « comprendre », ça fait « je compr…ends »… il y a un d. Oui bon, pour les verbe en « dre », il y a un d en plus… Autre exemple, le verbe « vouloir », ça fait « je veu…x »… Oui c’est un x, pas un s…
Fiooooouf ! Fin de séance ! Enfin ! Mais quel sac de nœuds ce présent ! C’est censé être le plus courant, donc le plus facile, et il y a des exceptions à chaque type de verbe !! Je bénis les instituteurs qui ont le courage d’enseigner ça. Tu m’étonnes après que je mette des zéros en dictée lorsque je les récupère au collège.
Mais alors… comment faire ? Y a-t-il vraiment des règles à apprendre ? Ou faut-il se résigner à tout apprendre par coeur ?
Le présent : un temps très irrégulier
Premier axe d’amélioration : il est inutile de parler des groupes pour le présent. A part pour le 1er groupe en -er (sauf aller) et il faudra avoir à l’esprit les évolutions du radical en fonction des besoins phonétiques (ger => geons ; cer => çons).
C’est la démarche qu’a choisie l’institutrice de mon élève, à raison. Les manuels anciens reprennent cette façons de faire. On y parle volontiers du verbe « marcher » ou « chanter », sans mentionner le groupe ou en soulignant seulement la terminaison « er ».


Fig. 1 : AURIAC O., CANAC H., JUGHON B., Ma première grammaire, 1959 ; Fig. 2 : AGEORGES J. et ANSCOMBRE J., Grammaire et conjugaison au cours élémentaire, 1966
Pour les autres verbes, on les distingue non pas en fonction du groupe mais en fonction de leur terminaison : les verbes en -ir (s, s, t, ons, ez, ent), les verbes en -oir (x, x, t, ons, ez, ent) et les verbes en -re (s, s, d ou t, ons, ez, ent). Certains verbes ont deux radicaux (j’écris / nous écrivons ; je sais ; nous savons ; etc.), d’autres en ont même trois (je bois / nous buvons / ils boivent ; je viens ; nous venons ; ils viennent ; etc.). Pour ce point, l’enfant doit les retrouver de manière intuitive : « on dit nous buvons ou nous boions ? » ou comme dirait la maîtresse de mon élève « je dois penser à dire la forme à l’oral pour bien écrire le radical ».
Malgré cette typologie presque parfaite, il restera toujours des exceptions. Par exemple le verbe « éteindre » a beau se terminer en -dre comme « comprendre », non seulement il se conjugue « j’éteins » (sans d) mais en plus il prend un t à la 3e personne « il éteint ». De plus, la bonne conjugaison des verbes des 2e et 3e groupe n’est possible que si l’élève connaît déjà le verbe. Ma jeune élève ne connaissait pas le verbe « abolir » qui fait « abolissent » et non « abolient » comme dans « démolient » (du verbe démolir).
Attention aussi à certains liens erronés. La construction des verbes du 1er groupe est presque à chaque fois [consonne] ou [groupe de consonne] + er, comme chanter, travailler, marcher, etc. alors que les verbes des autres groupes intercalent une voyelle entre le radical et la terminaison, comme il finit, il grandit, il veut… On peut en déduire à tort que les verbes dont le radical se termine par une voyelle ou un groupe de voyelles prend toujours un s ou un t. Or, ce n’est pas le cas du verbe échouer, qui prend bien un e (« il échoue » et non « échout ») comme un verbe du 1er groupe régulier, ce que mes 4e ont largement oublié…
Une solution : apprendre des lignes de conjugaison par cœur
Face à ce dédale de règles et de petits détails qui nécessitent une attention précise, la solution des anciens manuels est un apprentissage progressif basé sur le par coeur. Dans ce premier livre de grammaire par exemple (niveau CP-CE1), les verbes sont présentés les uns après les autres : le verbe « chanter » au présent, à l’imparfait, au futur, idem pour finir, être et avoir.

Fig. 3 : table des matières de Ma première grammaire (1959).
Les élèves ne cherchent pas, comme aujourd’hui, à comprendre la typologie complexe des verbes (verbes en -er, verbes en -ir, verbes en -oir, verbes en -dre, etc.) riche d’exceptions. Ils apprennent des modèles courants par coeur et il s’en servent pour construire d’autres verbes dérivés (prendre permet de conjuguer apprendre, comprendre, surprendre, etc.) ou pas (venir permet de conjuguer tenir).
Dans cet autre manuel paru en 1954 (15e édition), les verbes sont appris par la terminaison au présent (les verbes en « e » ou les verbes en « s ») non par leur morphologie à l’indicatif.
Fig. 4 : DENEVE P. et RENAUD L.-P., La grammaire et l’orthographe, vocabulaire, construction de phrases, cours élémentaire 1ère année, 1954 (15e édition)
Les adversaires de la conjugaison
Lors de mon passage obligé en tant que professeur-stagiaire à l’Inspé (Institut national supérieur du professorat et de l’enseignement, connu pour la médiocrité de ses formations), je me souviens avoir entendu ma tutrice critiquer le modèle des lignes de conjugaison car, dans la vie, on ne conjugue jamais un verbe à toutes les personnes. On l’utilise dans une phrase.
En effet, c’est vrai. Il y a des élèves qui sont parfaitement capables de réciter « je suis, tu es, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont » et d’écriture « tu est arrivé ce matin ».
Ajoutez à ce constat légitime les préjugés modernes sur l’éducation à l’ancienne (les le-par-coeur-c’est-chiant, les il-faut-laisser-l’élève-découvrir-instinctivement-les-règles-qu’il-utilise-tous-les-jours, les lignes-sont-souvent-utilisées-comme-punitions-donc-vont-traumatiser-nos-pauvres-élèves-de-la-grammaire, et j’en passe) et vous pouvez vous taper la honte si vous demandez à vos élèves de conjuguer des verbes en colonnes.
Pourtant, les manuels à l’ancienne, s’ils font une large place aux lignes de conjugaison, ne s’arrêtent pas là. Leurs auteurs ont parfaitement conscience que le verbe doit être utilisé et manipulé au coeur de la phrase pour être parfaitement su.
Si on reprend l’exemple du premier livre de grammaire donc j’ai donné la table des matières ci-dessus, la suite de la leçon propose un panel d’exercices faits pour manipuler le verbe conjugué sous toutes les coutures :

Fig. 5 : suite de la leçon sur le verbe chanter dans Ma première grammaire (1959).
Après les lignes de conjugaison, l’élève est invité à réfléchir à l’orthographe du verbe pour une seule personne (et pas forcément dans l’ordre dans lequel il les a apprises), puis ces personnes sont remplacées par des sujets plus complexes (le soleil = il ; l’horloge = elle ; Jean et Maris = ils), puis l’élève est invité à analyser le verbe (il passe de l’écriture à la reconnaissance en lecture), puis on passe à la dictée pour voir si l’élève est capable de conjuguer son verbe automatiquement sur un texte qu’il ne connait pas (sauf si la dictée a été préparée).
Il y a probablement des axes d’amélioration à trouver, mais la démarche est pertinente : d’abord la théorie, ensuite l’application.
Des schémas mentaux
Le souci quand on écrit, c’est qu’on ne pense pas à la grammaire.
Personne ne se dit en écrivant « je vais chez Sandrine ce soir, ça te dit de venir avec moi ? » sur un texto « je vais mettre un s au verbe vais parce qu’il s’agit du verbe aller, verbe irrégulier du 3e groupe ». Non, vous le savez par coeur, point final.
Le par-coeur allège les opérations mentales. Il est plus facile de se dire « dépeindre, c’est comme peindre, ça prend un t » que « dépeindre est un verbe en -dre qui prend un d à la 3e personne sauf pour certains verbes comme éteindre, or il s’agit-là d’un verbe en eindre donc… »
Moi-même quand j’écris, je ne me souviens pas des règles de formation du présent (ce qui explique mon embrouillamini mental sur un cours que je pensais facile). Je fais par approximation, parce que j’ai intégré certains modèles et je les transpose sur les verbes auxquels ils ressemblent.
Le vocabulaire de l’analyse grammaticale n’est pertinent que pour les élèves qui connaissent déjà les modèles.
Conclusion
Retour chez la petite ce matin. Révision du 1er groupe puis apprentissage par coeur d’une série de verbes au présent (prendre, venir, voir, vouloir, pouvoir, dire, faire, être et avoir) sans faire de remarque sur la terminaison à l’infinitif. Récitation à l’oral pour fixer les radicaux dans la mémoire. Lignes de conjugaison à l’écrit pour fixer les terminaisons. Série d’exercices sur le modèle du manuel ci-dessus : accord d’un verbe avec un pronom personnel au hasard, puis avec un sujet complexe, puis dictée de phrases simples, puis formation de phrases personnelles avec 1 verbe conjugué au présent (ça c’était ma touche perso).
Fin de séance : 0 faute.
- Sur le recours de plus en plus systématique au polycopié en primaire, voir l’excellent article https://www.ecritureparis.fr/blog/90-pourquoi-nos-eleves-ecrivent-ils-aussi-mal-episode-5 ↩︎
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