Parmi les vieux manuels scolaires, on trouve des manuels d’instruction morale… Le moins qu’on puisse dire, c’est que le nom de cette discipline dégage une austérité glaçante.
Qu’est-ce que l’instruction morale ? Un manuel de 19511 la définit comme ceci : « Il ne suffit pas d’empêcher matériellement une mauvaise action ou même, l’action commise, d’en dégoûter l’élève par des sanctions judicieuses. Il faut créer chez l’enfant, même tout jeune, une vie morale, c’est-à-dire un champ de réflexion et l’habitude de lier l’action à la pensée. » Une vie morale… savoir distinguer le bien et le mal, savoir être juste, développer ses qualités et corriger ses défauts… Quelle barbe. Les enfants en ont-ils vraiment envie ? L’instruction morale a-t-elle vraiment sa place à l’école ? Ou est-ce encore le discours d’un vieux barbon venu radoter que les jeunes sont de plus en plus cons ?
Personnellement, l’idée de devoir « éduquer » mes élèves m’a toujours déplu. Pour moi, être professeur, c’était avant tout transmettre un savoir et évaluer des progrès. Et puis, avec la pratique du métier, je me suis rendu compte qu’on était toujours irrémédiablement amené à faire quelques sermons à une classe qui oublie ce qu’on attend d’elle… J’ai toujours détesté faire ça, et pourtant… force est de constater que pendant ces moments, la classe est d’un calme souverain… comme si, enfin, on parlait de ce qui les intéressait vraiment : la vie, et surtout, « comment bien vivre ».
Non seulement je ne me suis jamais sentie à l’aise dans ce rôle d’éducatrice, mais en plus, je ne peux pas m’empêcher de me poser cette question : parler de la vie, oui, mais… mais comment fait-on ? comment fait-on pour « bien vivre » ? C’est vrai, je ne suis pas parfaite. Je n’ai pas toujours confiance en moi, j’ai des doutes, je ne sais pas toujours comment communiquer avec les autres, je me trouve des excuses, j’ignore mes défauts, enfin bref : je ne suis pas sûre de savoir comment on fait pour « bien vivre ». Et c’est logique, parce que cette définition est différente pour chacun d’entre nous.
Différente… enfin, quand on voit comment les livres et les formations de développement personnel explosent ou comment chaque influenceur entend « inspirer des gens » en parlant de sa vie palpitante sur les réseaux sociaux… finalement, une bonne partie d’entre nous a l’air absorbée par les mêmes questions : comment être en couple ? comment se faire des amis ? comment avoir plus confiance en soi ? comment gérer son argent ? comment développer son charisme ? Des questions de savoir-vivre finalement, et même des questions de « savoir vivre bien ».
Alors voilà. Peut-être que, même si nous sommes tous différents et que nous n’avons pas tous exactement les mêmes besoins, peut-être y a-t-il tout de même quelques bonnes recettes qui marchent à peu près à tous les coups et que ces petites recettes nous rendraient plus heureux. C’est justement ce que ces manuels d’instruction morale proposent de faire.
D’un autre côté, on pourrait aussi leur reprocher d’enfermer les enfants dans une série de vérités toutes faites sur la vie et d’étouffer chez eux leur sens critique. Pourtant, lorsqu’on regarde les manuels anciens, il n’est pas question de cela. L’auteur de l’ouvrage cité ci-dessus le dit très bien : il faut créer chez l’enfant un « champ de réflexion ». Le livre n’est d’ailleurs pas conçu comme une série d’injonctions à apprendre par cœur, mais comme une série de petites histoires qui amènent l’enfant à questionner la notion de bien et de mal, à réfléchir à ce qui aurait pu être fait autrement… C’est aussi de cette manière qu’est organisé le livre de L. LEVESQUE et H. LECLERCQ, La Morale au cours préparatoire (1960). Alors bien sûr, même s’il y a toujours une solution-type, l’idée est de discuter avec l’élève et de l’amener à exprimer ce qu’il pense de ces situations. C’est une démarche socratique… et c’est aussi une démarche littéraire.
Toutes les œuvres littéraires questionnent la morale. Au début de la fable, vous pourriez être tenté de prendre le parti de la cigale. Pourtant, voyez comme elle finit. Quelles conclusions pouvez-vous en tirer pour votre propre vie ? Regardez cet avare d’Harpagon, comme son obsession pour l’argent le rend ridicule et l’éloigne de ses enfants. C’est drôle, n’est-ce pas ? Connaissez-vous des gens qui lui ressemblent ? même un peu ? et vous ? comment faut-il vivre avec les défauts inéluctables de notre condition humaine ? Alors bien sûr, ce n’est pas toujours aussi simple. Certaines œuvres ont des morales plus complexes, comme La Princesse de Clèves : pourquoi rejette-t-elle le duc de Nemours ? pourquoi continue-t-elle de le rejeter après la mort de son mari ? a-t-elle eu raison ? c’est le triomphe de la vertu et pourtant, finir seule au couvent, peut-on appeler cela une fin heureuse ?
Quoi qu’il en soit, aiguiser son sens moral forme de meilleurs lecteurs. Ce sont toutes ces questions que brassent les œuvres littéraires et il n’y a que des enfants éveillés ou tourmentés par la notion du bien et du mal pour y être sensibles. Car c’est peut-être cela qui leur manque, au fond. Ils se plaignent de toutes leurs lectures. « C’est chiant », « y’a trop de descriptions », « y’a pas assez d’actions », « soixante-dix pages c’est trop long, il aurait pu en faire cinq »… Ils cherchent du divertissement, ce qui n’est pas l’enjeu principal des œuvres littéraires.
Eh oui. Et si finalement, le problème n’était pas là ? Qu’est devenu le sens moral aujourd’hui ? Une chose est sûre : il existe toujours, à travers les interventions « égalité garçons-filles », « non au harcèlement », « tolérance et prévention racisme », « laïcité et citoyenneté »…
Le premier souci avec ces interventions, c’est qu’elles empiètent sur le reste des cours, et aujourd’hui cela peut prendre une telle ampleur dans certains établissements que certains collègues peuvent ne pas voir une partie de leur classe pendant plusieurs semaines (véridique) alors que l’instruction morale, elle, était une discipline à part entière, donc enseignée en tant que telle, nettement différenciée du temps alloué aux autres disciplines.
Le deuxième écueil, c’est que ces interventions véhiculent des valeurs contradictoires. Comment demander à des enfants qu’ils soient vigilants sur le harcèlement lorsque les services de vie scolaire eux-mêmes n’ont pas les moyens de le faire ? Comment peut-on enseigner aux filles qu’elles doivent pouvoir faire des choix de carrière qui leur correspondent et en même temps les inciter explicitement à faire des sciences pour équilibrer des quotas ? Comment peut-on enseigner le respect des autres cultures quand on n’apprend plus à apprécier sa propre culture ? Comment peut-on demander à des élèves de s’intéresser à des œuvres difficiles et exigeantes tout en mettant ces œuvres au même niveau que le manga ou le rap ? Comment peut-on exiger des enfants qu’ils fassent des efforts tout en leur donnant toujours ce qu’ils veulent (passage dans la classe supérieure, sorties scolaires…) par peur de blesser leur égo ?
Là je pense qu’on touche le vrai cœur du problème. L’instruction morale n’a pas disparu. Elle est toujours là. Sauf qu’elle s’est diluée dans une série d’injonctions complexes, abstraites et contradictoires.
L’école d’aujourd’hui reconnaît encore l’importance du travail, des efforts, de la discipline, du respect des autres (professeurs et camarades) sans en assumer les conséquences (punitions, hiérarchie, méritocratie, élitisme). Résultat, les gamins n’ont plus qu’une notion sommaire du bien et du mal : ils savent qu’ils doivent travailler mais… ils ne savent pas bien pourquoi… d’où les provocateurs « à quoi ça va servir tout ça ? »… ils savent qu’il faut respecter le professeur mais… il faut dire que le faire tourner bourrique apporte un certain capital social auprès des copains… ils savent qu’il faut être gentil avec les autres mais… c’est quand même rigolo de chambrer le petit Timothée pour le décoincer un peu… Et nous, pauvres adultes tout aussi déséquilibrés, nous n’avons pas d’autres réponses à dire que « s’il te plaît, travaille [même si moi aussi je détestais l’école et à ta place je ne le ferais pas] », « s’il te plaît, lis ton livre [même si moi aussi je trouve ces vieux bouquins barbants] », « s’il te plaît, sois gentil [même si moi aussi ça m’arrive de juger mes semblables et de cracher sur eux avec les copains dès que j’en ai l’occasion] ».
Alors voilà. Je pense que l’un des grands enjeux d’aujourd’hui, c’est de redevenir cohérent, entre nos paroles et nos actes. Il faut donner aux enfants des injonctions que nous sommes nous-mêmes capables de respecter. Il faut se rappeler de pourquoi on fait les choses, et pourquoi c’est bien. On doit retrouver « non seulement l’habitude de vivre bien, mais ‘de solides raisons de vivre bien’ »2. Et l’école à l’ancienne peut nous aider à y parvenir.
- RAVAUDET Marie, L’Age de raison, cours de morale à l’usage des petits, éditions du Cep Beaujolais, 1951 ↩︎
- Ibid. ↩︎
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