Il y avait une fois un petit garçon très malheureux. Excepté son papa et sa maman, personne ne l’aimait. Son frère et sa soeur jouaient ensemble, tous les deux, et trouvaient toujours une raison pour ne pas jouer avec lui. A l’école aussi, les camarades ne l’invitaient jamais et si, de lui-même, il se mêlait à la partie en train, bientôt le jeu s’arrêtait, les camarades se dispersaient, la récréation finissait tristement. Dans les boutiques, quand il entrait pour faire une commission, les personnes présentes le regardaient d’abord, puis détournaient les yeux et ne s’intéressaient plus à lui ; la marchande le servait sans rien lui dire, alors qu’elle faisait souvent un brin de causette avec d’autres enfants. Quand on lui donnait quelque chose, c’était toujours avec un drôle d’air, un air fâché ou moqueur.
Ce petit garçon – il s’appelait Louis – était tout surpris et bien irrité de ne pas rencontrer plus de sourires et de caresses. Il se regardait parfois dans le miroir et ne se trouvait pas plus vilain qu’un autre. Il n’était pas malpropre : sa maman le lavait chaque matin et il savait très bien se moucher… Pourquoi les gens avaient-ils l’air un peu dégoûtés de lui ?
Un soir qu’il s’était couché le coeur gros, tourmenté de chagrin et de colère, il s’endormit difficilement.
Il fut réveillé au milieu de la nuit par une grande lumière qui dessinait une belle dame. Il vit tout de suite que c’était une fée. La fée n’avait pas l’air fâché, ni dégoûté, ni moqueur. Elle dit à Louis :
– Tu es malheureux, mon pauvre petit. Personne n’est gentil pour toi. Eh ! bien, je vais te donner quatre mots magiques qui vont changer tout cela. Tu les diras d’une voix bien claire et tu verras toutes les figures devenir aimables.
– Oh ! s’écria Louis, dites-les moi bien vite et je les apprendrai tout de suite, même s’ils sont bien difficiles !…
– Ils ne sont pas difficiles du tout. C’est : Bonjour. Merci. Pardon. S’il vous plaît.
*
L’histoire s’arrête là et je ne vous dis pas si le petit Louis est réellement devenu heureux en employant les mots magiques. Qu’en pensez-vous ? Et d’abord, qu’est-ce que des mots magiques ?
Vous savez ce que c’est qu’une baguette de fée ; elle a le pouvoir de faire ce que rien d’autre au monde ne pourrait réussir (exemples de la Belle aux bois dormants, de Cendrillon, etc…). C’est ce pouvoir merveilleux qui est magique. Les mots : bonjour, merci, pardon, et s’il vous plaît ont-ils vraiment un pouvoir magique, un pouvoir que rien au monde ne peut remplacer ?
Voyons cela.
Pour empêcher les personnes qu’il rencontrait de détourner la tête, quel mot a pu essayer Louis ? Bonjour ? Oui. Et qu’arriva-t-il ? Les personnes lui répondaient gentiment et parfois causèrent avec lui.
Et pour décider la marchande, quel mot magique ? S’il vous plaît ? Bien sûr !
Et quand on lui donnait quelque chose, quel mot pouvait transformer l’air moqueur en air aimable ? Merci.
Et pourquoi les camarades n’aimaient-ils pas jouer avec lui ? Parce qu’il était méchant ? Oh ! je crois qu’il n’était pas plus méchant qu’un autre : puisqu’il souffrait de n’être pas aimé, c’est qu’il avait du coeur. Mais il était peut-être maladroit, brouillon, un peu brutal et, sans doute, boudeur. Il devait déranger le jeu, marcher sur les pieds des autres, jouer des mains à tort et à travers, crever le ballon, casser la corde, envoyer les billes là où on ne les retrouvait plus, faire mille sottises et grogner quand on les lui reprochait. Quel mot magique, alors, pouvait-il appeler à son secours ? Pardon ? Eh ! oui… S’il disait : « pardon », au lieu de bouder, les autres, tout naturellement, étaient un peu moins fâchés contre lui. Et puis, ayant pris la peine de dire : « pardon », il était tout naturellement aussi, disposé à faire attention pour ne pas commettre une nouvelle sottise. De « pardon » en « pardon », il devint certainement très vite un joueur plus agréable.
Fini, alors, de voir des figures renfrognées… Fini d’être tout seul et triste dans son coin. Le monde était transformé pour lui comme si la fée avait touché tous les gens de sa baguette.
Et cherchez un peu ce que Louis aurait pu faire d’autre pour obtenir le même résultat. Vous ne trouverez rien. Seuls, les quatre petits mots pouvaient avoir cet effet… magique !
*
Mais, dites-moi, mes enfants, ce petit garçon, il ne les connaissait donc pas, ces mots précieux ? Certainement, si ! Certainement, ses parents lui disaient souvent : « Et bonjour ?… » ou bien « Tu as oublié : s’il vous plaît »… « Dis : merci »… « On dit : pardon, madame ». La maîtresse d’école les lui avait répétés aussi et, sûrement, il entendait d’autres enfants les prononcer tous les jours. Pourquoi ne s’en servait-il pas ? Il ne savait pas que c’étaient des mots magiques, il les prenait pour des petits mots de rien du tout. Il a fallu que la fée lui parle.
Avez-vous vu des fées ? Non ? Moi non plus. Vous dites que les fées n’existent pas ? Ah ! Pourtant, si je n’en ai jamais vue, j’en ai toute ma vie entendu parler. Et si les fées n’existent pas, comment expliquez-vous l’histoire de Louis, qui est une histoire vraie ?
Eh bien ! Moi je crois que les fées existent. Elles sont dans la tête des gens qui pensent à elles. Je crois que le petit Louis, en s’endormant si malheureux, cherchait dans sa tête quelque chose qui le consolerait ; il a pensé à une fée ; il a trouvé en même temps les petits mots qu’on lui enseignait tous les jours et auxquels il ne prêtait pas attention ; moitié dormant, moitié réfléchissant, il a réuni tout cela qui a fait une belle histoire, une histoire vraie et consolante. C’est ainsi qu’il a été sauvé du chagrin.
Voilà ce que je crois, moi, et si vous aimez encore mieux croire que je me trompe et que Louis a vu, avec ses yeux bien ouverts, une vraie fée dans une vraie lumière, c’est comme vous voulez, cela ne change rien à tout ce que nous avons dit des mots magiques.
*
Mais, dites-moi encore. Si le petit Louis n’était pas heureux, c’était de sa faute, nous sommes bien d’accord là-dessus. Il lui manquait quelque chose. Qui va me dire quoi, d’un seul mot ?… Il lui manquait… la politesse !
Eh ! oui… La politesse est la première chose qu’on demande aux enfants qui ne sont plus des bébés. C’est la première preuve qu’ils commencent à penser aux autres personnes. Pour qu’on les aime, il faut qu’ils soient polis.
« Bonjour », « Merci », « Pardon » et « S’il vous plaît » sont des mots magiques qui nous rendent heureux en nous faisant aimer tout le monde.
D’après RAVAUDET Marie, L’Âge de raison, cours de morale à l’usage des petits, 1951
Image de couverture : Les Bénédictions des fées [Fairy blessings], imprimé par Warwick Goble, années 1920.
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