Enseigner l’accord du participe passé

Aaaaaahhhh… l’accord du participe passé…

Ce point de grammaire qui pose tellement de problèmes aux (petits) Français depuis la primaire…

Cette petite subtilité grammaticale pour laquelle les profs s’arrachent les cheveux… « Timéo, récite-moi la règle de l’accord du participe passé »… « Euh… l’accord du quoi ? »… grrrrr

Une notion complexe

Les manuels anciens n’enseignent pas l’accord du participe passé avant le cours moyen (CM). Et on les comprend…

Déjà, première difficulté, c’est quoi un participe passé ? Les mots peuvent être classés en classes grammaticales : les noms, les verbes et les adjectifs sont les plus connus. Le participe, lui, est une classe grammaticale particulière : il désigne un mot qui tient à la fois du verbe et de l’adjectif, il « participe » aux deux (c’est de là que vient le mot).

Concrètement, qu’est-ce que ça donne ? Vous prenez un verbe, et vous le transformez en adjectif. Par exemple : le verbe « émerveiller » devient « émerveillé », « partir » devient « parti », « connaître » devient « connu », etc. La plupart du temps, le participe se termine par une voyelle (é, i, u), mais il arrive qu’on trouve une consonne (« éteindre » => « éteint »). Dans ce cas, il faut accorder au féminin pour entendre la dernière lettre (elle est « éteinte« , donc « t » au masculin).

En français, on a deux types de participe : le participe passé et le participe présent (qui se termine en -ant ; émerveillant, partant, connaissant, etc.).

Le participe présent est invariable. Ca, c’est réglé. Le participe passé, en revanche… c’est une autre paire de manches…

Lorsqu’il est utilisé comme un adjectif épithète (la jeune fille émerveillée) ou attribut (la jeune fille est émerveillée), il s’accorde comme n’importe quel adjectif (heureusement…). Là-dessus, il n’y a aucune particularité. Un élève qui est capable d’accorder un adjectif sait accorder un participe passé.

La difficulté, c’est lorsque le participe passé est utilisé dans un temps composé (auxiliaire + participe passé). Et là arrive la fameuse règle qui pose tant de soucis aux collégiens de France et de Navarre… Allez tous en coeur :

Avec l’auxiliaire être, le participe passé s’accorde avec le sujet.

Avec l’auxiliaire avoir, il s’accorde avec le COD seulement si ce dernier est placé devant l’auxiliaire.

De la théorie à la pratique

Allez c’est parti, vous avez compris la théorie, c’est le moment de passer à la pratique. Prenez vos stylos, c’est l’heure de la dictée.

Aïe, premier problème : comment on fait pour reconnaître un participe passé ? Si vous demandez à vos élèves de souligner le verbe dans « j’ai éteint la lumière », ils vous souligneront sûrement « éteint » et non « ai éteint ». Ils ne font pas forcément la différence entre le verbe conjugué et le verbe au participe. Ce qui vous donne, à l’écrit, des trucs bizarres comme « ils ont étaient lessivaient par le match » ou « les habitants, expulser hors du village, durent se résoudre à partir » ou encore « le cheval mangé dans l’étable »… En particulier les Normands, qui ne font pas la différence entre les [e] fermés (é, er, ez) et ouverts (ai, ais, ait, aient).

A ce moment-là, ils peuvent apprendre la règle de l’accord du participe passé autant qu’ils le veulent, s’ils ne savent pas repérer un participe passé, ils ne l’accorderont jamais comme il faut.

C’est là qu’on en arrive au fameux « truc » pour savoir distinguer un verbe conjugué d’un verbe au participe ou d’un verbe à l’infinitif. Remplacez par le verbe « vendre » : « ils ont [vendu] », on entend « u », c’est un participe, donc « ils ont été » et on n’accorde pas parce que c’est l’auxiliaire avoir. Ensuite, « ils ont été [vendus] », on entend « u », donc c’est encore un participe passé donc « lessivé », mais du coup j’accorde avec quoi ? c’est être ou avoir dans ce cas ? bon une chance sur deux… on va dire « lessivés » (bonne réponse). Pour la deuxième phrase : « les habitants, [mordus et pas mordre] », donc c’est un participe, donc, « expulsé » et j’accorde parce que c’est utilisé comme un adjectif « expulsés ».

L’ennui avec ce « vendre/vendu », c’est qu’il permet de distinguer l’infinitif du participe (et encore faut-il comprendre cette même distinction entre infinitif et participe dans l’opposition « vendre/vendu ») mais pas forcément de la forme conjuguée. « Le cheval [mordu] dans l’étable », ça marche. Il peut très bien avoir été mordu (par quoi ? on ne sait…) alors qu’il se trouvait dans l’étable. Et la réponse du prof face à sa classe aux yeux grands ouverts : « ça ne peut pas être mangé parce que c’est un verbe conjugué ». On en revient à une explication strictement grammaticale… et c’est difficile de faire mieux…

Bon, admettons (premier miracle) que l’élève sache repérer un participe passé. Il faut encore qu’il sache comment l’écrire : « j’ai éteint la lumière »… le participe passé de « éteindre », c’est « éteind » ou « éteint » ?

Bon, admettons (deuxième miracle) qu’il sache l’écrire, il faut ensuite que l’élève se souvienne de la règle de l’accord du participe passé dans un temps composé… Avec avoir ça s’accorde avec quoi déjà ? Et puis là, « a été tué », c’est être ou avoir l’auxiliaire ?

Bon, admettons (troisième miracle) qu’il se souvienne de la règle et qu’il identifie le bon auxiliaire, il faut encore qu’il sache repérer correctement le sujet ou le COD du verbe, le cas échéant. « Ce n’est pas une tarte mais un beignet que j’ai mangé »… alors… j’ai mangé quoi ? un beignet donc « mangé » mais je n’ai pas mangé quoi ? une tarte ? donc « mangée » ? ou « mangés » le masculin l’emporte ?

Revenir à l’analyse grammaticale ?

Pour cette raison, les inspecteurs de l’Education nationale veulent abolir ces petits « trucs ». C’est le cas pour la différence infinitif/participe pour les verbes du 1er groupe (vendre/vendu), mais c’est aussi le cas pour les homophones grammaticaux (a ou à : si tu peux dire « avait », c’est a, sinon, c’est à). La solution préconisée, c’est de renforcer l’apprentissage de la terminologie grammaticale. Il faut apprendre à repérer le participe passé, le verbe à l’infinitif, la préposition à et le verbe avoir conjugué à la 3e personne du singulier.

De la même manière, il ne faut plus apprendre aux enfants à repérer un COD en posant la question « quoi » (même si cette réponse était encore acceptée dans l’épreuve d’analyse grammaticale au CAPES…). Il faut leur enseigner la distinction entre complément essentiel du verbe ne pouvant pas être supprimé (le COD et le COI) et les compléments non essentiels du verbe pouvant être supprimés (les CC). Ce qui entraîne un autre problème, à savoir que certains CC ne peuvent être supprimés, comme le CC de lieu pour le verbe aller : « je vais au cinéma », supprimez le « au cinéma » et votre phrase manque sérieusement de sens…

Dans tous les cas, l’apprentissage rigoureux de cette terminologie doit se faire grâce à au moins une heure de grammaire par semaine, réalisée séparément des études de texte.

Pourtant, j’ai déjà vu dans ma carrière des élèves incapables de faire moins d’une faute par mot et qui savaient m’analyser une phrase complexe sur le bout des doigts (véridique). Et inversement, nous pouvons témoigner, moi et mes collègues, ne pas faire de fautes à l’écrit et n’avoir pourtant aucun souvenir de nos cours de grammaire. Au contraire, la terminologie grammaticale, c’était un truc de post-bac. C’est là que la grammaire a pris tout son sens et que ces règles, que nous appliquions instinctivement, se sont révélées dans toute leur complexité stimulante pour un grammairien en herbe.

Alors que faire ?

Une discussion intéressante

La conclusion des collègues est souvent désespérante : ce ne sont pas des notions enseignables à des enfants, la preuve, nous-mêmes on ne s’en souvient pas ! Peut-être… mais alors que fait-on à la place ?

J’ai interrogé mon compagnon, ancien mauvais élève de français qui ne fait pourtant pas d’erreurs d’accord du participe passé dans ses textos.

– Comment tu fais ?

– Je remplace par vendre ou vendu.

– Ok très bien, comment t’écris « j’ai été jouer au foot »

– Eh bah j’ai été [vendu] ou j’ai été [vendre]… (Silence gênant). Ah… bah… une chance sur deux… joué avec é ?

– Raté.

– Ah oui mais non, on dit je suis allé jouer, donc je suis allé [vendre] donc jouer avec er.

Il est malin. Effectivement, on n’utilise pas l’auxiliaire avoir pour un verbe de mouvement. On dit « je suis allé au cinéma » et non « j’ai été au cinéma », une faute de français fréquente à l’oral. Deuxième essai :

– « J’ai été rouspété », comment t’écris « rouspété » ?

– Eh bah facile, j’ai été [vendu] donc rouspété avec é.

– Très bien, et pour « été » ?

– Bah é-t-é.

– Pourquoi ?

– Parce que je n’ai jamais vu écrit autrement.

Indice intéressant. Il ne l’a jamais vu. Il ne s’est pas dit « j’ai [vendu] » donc participe passé « été ». Il l’a photographié.

– Et « je marchais dans la rue », t’écris ça comment ?

– Bah « je [vendre] ou je [vendu] » ça marche pas, donc c’est pas un é ou un er. En plus on dit « march[è] », donc c’est « ai ». Donc ça doit être « ai » ou « ais » et là… je dirais « ais » ?

– Oui. C’est quel temps ?

– Je dirais de l’imparfait, mais je ne suis pas sûr.

– Oui c’est ça.

– Et avec ai alors, c’est quoi ?

– Du futur.

– Ah bon ?! Y’a pas de passé en ai ?

– Le passé simple, mais ce n’est vrai que pour la première personne du singulier des verbes du premier groupe, c’est loin d’être le cas le plus courant.

– Ah si si, c’est courant ! J’arrête pas de me planter là-dessus.

– Bref, reprenons. « J’ai fini mon boulot », comment t’écris « fini » ?

– Avec un i.

– Comment tu le sais ?

– Ben… parce qu’il y a un auxiliaire devant.

– Ok. Tu ne sais pas que « fini » est un participe passé ?

– Euh… peut-être, c’est surtout qu’il y a un auxiliaire devant. Et avec avoir, ça s’accorde pas.

Ok, donc il n’a pas forcément la notion de participe passé, il a photographié la forme [auxiliaire avoir] + [truc verbe machin]. Ensuite, il connaît plus ou moins la règle avec l’auxiliaire avoir.

– Ok. « Les travaux que j’ai finis », t’écris comment « finis » ?

– Je mettrais un s.

– Pourquoi ?

– A cause du que.

– Et alors ?

– Je ne sais plus pourquoi, mais quand t’as « que » ça s’accorde avec le truc de devant.

– Ok. Et « les voitures qui ont roulé sur la route », t’écris comment « roulé » ?

– hum… Pas sûr… y’a un genre de « que » devant donc je dirais « roulées » mais je ne sais pas pourquoi je mettrais « roulé » quand même…

Conclusion. Mon chéri ne démord pas de son « vendre/vendu » qu’il adore : « ça marche tout le temps… enfin presque tout le temps, mais ça marche bien ». D’un autre côté, il a des connaissances grammaticales très rudimentaires. La plupart du temps, c’est un mélange de trucs (vendre/vendu), de mémoire photographique (auxiliaire + [truc verbal] s’accorde pas si avoir ; que + auxiliaire + [truc verbal] s’accorde avec le truc avant le que), de mémoire sonore (on dit [è] donc c’est « ai ») et de quelques souvenirs très vagues de grammaire (avec avoir ça s’accorde pas), dont les exceptions semblent l’avoir plus marqué que les règles générales (la 1ère personne du passé simple des verbes au premier groupe). C’est pas glorieux et pourtant… ça ne fait presque pas de fautes !

Une pédagogie hybride

Je crois que chacune des approches a un élément de réponse. Pour améliorer l’orthographe du participe passé, il n’y a pas une pédagogie, mais plusieurs pédagogies, et toutes doivent être combinées ensemble pour être efficaces.

Mon chéri en est un bon exemple. Il n’y a pas un accord du participe passé dans sa tête, il y a plein de cas, et il a mémorisé un accord canonique pour chaque cas sans forcément se préoccuper de leur donner une harmonie théorique.

Les manuels anciens sont plutôt exigeants en termes de terminologie. L’accord du participe passé y est présenté dans un déroulement théorique logique. Cependant… j’ai trouvé quelques cas de manuels qui datent déjà d’un certain temps et qui proposent une pédagogie fondée sur l’apprentissage de structures par coeur.

Par exemple, pour distinguer « é » et « er », le manuel de J. Anscombre, L’Orthographe naturelle (cours moyen, cours de fin d’études primaires, 7e, 6e, 5e des Lycées et Collèges) paru en 1965 propose cette solution :

Eh bah voilà. C’est génial. Plutôt que de s’embêter avec ce truc de « vendre/vendu », il n’y a qu’à apprendre ces cas : [verbe conjugué] + [verbe en er] ; [auxiliaire] + [verbe en é] ; [il paraît] + [verbe en é] ; [préposition] + [verbe en er].

Ca a l’air rasoir. C’est plus stimulant de comprendre intellectuellement la différence entre « er » et « é », mais la réalité, c’est que les mêmes structures reviennent tout le temps. Ca permet aux élèves de simplifier le raisonnement mental, d’être plus efficace et de reprendre confiance.

En plus, même si vous avez bien appris votre cours et que vous vous avez fait tous les raisonnements grammaticaux au moins une fois, vous finissez par prendre l’habitude de mettre des verbes à l’infinitif après une préposition ou un verbe conjugué. C’est comme ça que la grammaire disparaît dans les têtes. On ne sait plus pourquoi c’est er, mais c’est er. C’est intégré. Et plus tard, en études de français, on retrouve ces règles qu’on a probablement apprises, mais qu’on a oubliées, et on apprécie leur complexité théorique, à un âge où on est disponible pour la complexité.

Pour ne pas confondre un participe passé en i ou en u avec un verbe conjugué au passé simple (it, ut), il suffit de mémoriser la phrase : [pronom personnel/GN sujet] + [verbe conjugué]. Ex : Maman endormit son enfant. Ca permet aussi de ne plus faire l’erreur dans la phrase « le cheval mangeait dans l’étable » : on ne met pas de participe passé en é après un GN sujet sans autre verbe conjugué dans la phrase.

De même, simplifiez-vous la vie, apprenez par cœur la structure [sujet] + [auxiliaire avoir] + [été] + [participe passé accordé avec le sujet]. Pourquoi ça s’accorde avec le sujet ? Parce que c’est une voie passive, l’auxiliaire être est conjugué au passé composé, ce qui fait qu’on a deux auxiliaires à la suite, mais c’est bien l’auxiliaire être à l’origine et il s’écrira de toute façon « été » puisque, même s’il est conjugué avec l’auxiliaire avoir, c’est un verbe d’état donc il n’y aura pas de COD… bref, cherchez pas, apprenez par cœur cette structure.

Un autre manuel écrit par A. Souché et J. Grunenwald, Grammaire, cycle d’observation 6e (1961), propose de mémoriser, pour l’accord du participe passé avec avoir, les trois structures suivantes :

  • Il a cassé la cruche. [sujet] + [auxiliaire avoir] + [participe passé non accordé] + [COD]
  • Il l’a cassée. [sujet] + [pronom COD] + [auxiliaire avoir] + [participe passé accordé avec le COD]
  • Voici la cruche qu’il a cassée. [COD] + [que] + [sujet] + [auxiliaire avoir] + [participe passé accordé avec le COD]

La règle grammaticale est à apprendre : avec l’auxiliaire avoir, on accorde avec le COD s’il est placé devant l’auxiliaire, mais la réussite de l’apprentissage passe par ces trois structures ultra fréquentes qu’il faut apprendre par cœur et manipuler. On retrouve la remarque de mon chéri « quand c’est que, ça s’accorde avec le machin d’avant », ce qui ne fonctionne pas avec « qui ».

Conclusion

Pour maîtriser l’accord du participe passé (avec pour objectif la diminution des erreurs d’orthographe, non la justesse d’une analyse grammaticale), il semble pertinent de :

  1. Privilégier la mémoire photographique pour mémoriser des structures courantes pour soulager le raisonnement intellectuel
  2. Apprendre un minimum de règles grammaticales par cœur mais limiter le jargon théorique : on conserve la notion de sujet (qui pose peu de problèmes généralement), les règles d’accord « avec l’auxiliaire être le participe s’accorde avec le sujet » et « avec l’auxiliaire avoir, le participe s’accorde avec le COD si ce dernier est devant l’auxiliaire » + « pour trouver la dernière lettre d’un participe passé, mettez-le au féminin ». C’est tout.
  3. Ne pas négliger l’importance de la mémoire sonore (insister couramment avec les élèves sur la différence entre [e] ouvert et fermé à l’école… mais aussi en famille…)

Pour autant, si jamais vous êtes prof et que vous lisez ces lignes, cela ne reste qu’une réflexion. Je ne veux surtout pas laisser entendre que les professeurs sont nuls et que les échecs successifs des nouvelles générations en orthographe sont de leur faute, parce qu’ils n’auraient pas pris en compte telle ou telle particularité d’apprentissage.

J’ai appris l’accord du participe passé en apprenant par cœur mon cours de grammaire. Et j’y suis arrivée. Quoi qu’on fasse, quels que soient nos efforts d’enseignant, et même si c’est notre travail de mettre tout en œuvre pour que nos élèves réussissent, leur succès dépendra toujours de leur volonté à eux…


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