Lorsque j’ai soutenu mon « portfolio » à l’Inspé (l’institut de formation des profs par lequel doivent passer tous les enseignants débutants… pour leur grand malheur…), j’avais choisi comme thème la lecture. Et un élément revenait souvent dans les réflexions des pédagogues que je pouvais lire à la bibliothèque, c’était la question du « goût de lire » ou du « plaisir de lecture ».
L’idée que la lecture puisse être avant tout un plaisir est une idée récente. Elle marque un tournant dans la critique littéraire. Le texte n’est plus envisagé comme l’oeuvre d’un auteur génial, mais comme le résultat d’une opération mentale – la lecture – mise en application par un lecteur. Avec la « mort de l’auteur » et le « plaisir du texte », Roland Barthes a radicalement renversé la table : ce ne sont plus les grands hommes qui font la littérature, ce sont les lecteurs (et même les lecteurs dits « lambda »).
Pas étonnant que ces idées « modernes » aient essaimé à l’école, où les difficultés de lecture sont devenues autant d’opportunités de justifier ces nouvelles théories. Ce ne sont pas les élèves qui ont des difficultés pour lire, ce sont leurs originalités qui s’expriment et il faut désormais les accepter.
La lecture n’est pas le seul domaine où s’exprime cette recherche absolue du plaisir. Si on résume la plus grosse frustration des Français vis à vis de l’école, ce serait bien ça : l’école, c’est chiant. Ces profs imbus d’eux-mêmes qui passent leur temps à vous rappeler que vous êtes nuls, c’est insupportable. Le devoir des nouvelles générations de profs, c’est de chercher à « intéresser les élèves » en « variant les activités » et en n’hésitant pas à recourir à « différents supports » pour éveiller chez eux de la curiosité. J’ai déjà pu entendre une maman se plaindre que si son enfant n’y arrivait pas, c’était par manque de « feeling » avec le prof… Comme quoi, la capacité d’un enseignant à animer un cours aurait un impact déterminant sur la réussite de sa classe.
Oui. Ce n’est pas complètement faux. Un prof soporifique, qui zozote avec une voix faiblarde, en radotant derrière ses lunettes en cul de bouteille et en vengeant des années de harcèlement subies parce qu’il était le chouchou du prof en défoulant sa haine sur ses copies, ça n’aide pas. Pourtant, hormis cet extrême, quel est le pouvoir réel d’un prof « de bonne volonté » sur ce sujet ?
Premièrement, l’intérêt, c’est quelque chose de très personnel. Quelqu’un pourra se passionner pour la reproduction des bourdons pendant qu’un autre s’enflammera pour le fonctionnement d’un rasoir électrique. Ni les bourdons, ni le rasoir électrique n’auront cherché à déclencher un quelconque intérêt, c’est l’être humain qui y a vu du sens. Personne ne peut voir la beauté d’un rasoir électrique à part vous, et quelques autres passionnés, qui parviendront peut-être à vous transmettre la passion, mais pas obligatoirement, car c’est votre liberté, après tout. Et vouloir forcer votre intérêt pour quelque chose, c’est vouloir vous empêcher d’être vous-mêmes.
Donc premier écueil : je ne crois pas qu’on puisse forcer un intérêt. On peut essayer, en présentant les choses de la manière la plus belle possible, de déclencher une petite étincelle, mais ça s’arrête là. C’est la suprême liberté des gens de choisir leurs domaines d’intérêt.
De plus, même si on déclenchait une étincelle, qui vous dit que l’étincelle survivrait sur le long terme ? Il est facile de s’intéresser une semaine à la reproduction des bourdons, mais devenir un expert de la reproduction des êtres vivants, c’est autre chose. C’est d’ailleurs le problème qu’on a la plupart du temps en classe. Combien de fois a-t-on essayé de démarrer une séquence avec une accroche sympa ? Combien de fois a-t-on montré des extraits cinématographiques d’une œuvre littéraire en espérant désespérément donner aux enfants l’envie de lire le bouquin ? Et ça marche. Mais un temps seulement. Les élèves sont contents, ils ont aimé une séance… mais qu’en reste-t-il la séance suivante ?
Si on veut vraiment devenir bon dans un domaine, cela nécessite d’être prêt à transcender certaines difficultés. Et cela est vrai pour n’importe quel domaine.
Prenons le sport. Faire des tirs avec les copains sur un stade désert à la sortie des cours, c’est du plaisir. Mais atteindre un vrai objectif sportif – quel qu’il soit – cela demande de l’organisation, de la lucidité et de la résilience. Et le plaisir, il vient après : quand on franchit la ligne d’arrivée, applaudi par tous ses proches. Et est-ce vraiment du plaisir ? Non, c’est mieux : de la fierté.
Le latin – ce cher latin que j’ai tant aimé et qui est tant détesté et traqué de nos jours – c’est pareil. Apprendre ses déclinaisons, maîtriser la grammaire, se triturer la tête des heures sur une phrase obscure… c’est une souffrance… mais c’est aussi une jouissance indescriptible lorsqu’on y arrive enfin.
En tant que professeurs, nous sommes abstreints à tenir des gamins des années à leur parler de nos disciplines. Et apprendre à mettre un -t au bout de différent, ce n’est pas la même chose que de lire un classique rempli de vocabulaire compliqué. C’est comme ça.
Si on vous retient aussi longtemps, ce n’est pas pour faire de vous des curieux (une seule séance suffit pour cela) : c’est pour faire de vous des gens compétents. Et ça, ça nécessite de la résilience, pas du plaisir. Et à la fin ? Ca vous aura fait chier, mais vous serez fiers.
C’est facile de dire que le plaisir littéraire est naturellement constitutif de la lecture, Monsieur Barthes, quand on a soi-même reçu une excellente éducation et qu’on lit couramment la plupart des auteurs connus. Avant de pouvoir critiquer impunément deux mille ans de littérature, il vous a quand même fallu en chier un bon coup. Alors laissez les gosses en chier à leur tour, et après ils pourront en dire ce qu’ils veulent.
Si je demandais à mes collègues de français d’être honnêtes, ils seraient d’accord. Nous non plus n’aimons pas toujours lire. Personnellement, je me suis lancé le défi de lire les trois épopées fondatrices de notre civilisation cette année : l’Iliade, l’Odyssée et l’Enéide. Eh oui, car tout le monde sait plus ou moins ce qu’il y a dedans, mais qui les a vraiment lues ? Eh bien… pour l’instant, je suis arrivée au bout de l’Iliade et je vais faire une pause. C’était… très long, assez répétitif avec toutes ces scènes de combat, ça piétine (on parle de dix ans de siège et le bouquin ne zoome que sur une année), ce n’est pas aussi sensationnel qu’on croit (Achille passe le plus clair de son temps à bouder sur son bateau pendant que les Grecs et les Troyens comptent les points), le vocabulaire n’est pas toujours évident (longues descriptions des armes, généalogies interminables de héros inconnus au bataillon), bref : c’était dur. Mais, si l’expérience n’a pas été si agréable, elle m’a appris plein de choses : j’ai une vision plus réaliste de cette œuvre, j’ai appris beaucoup de choses sur la culture grecque et je repère plus facilement des références à cette œuvre dans d’autres livres.
Alors certes, ce sont des acquis très intellectuels qui n’intéressent pas forcément tout le monde, mais le fait est que la pénibilité de l’épreuve était le prix d’un progrès dans ce domaine. Et je suis un meilleur professeur depuis.
Alors non, je ne pense pas que le plaisir ait sa place à l’école. On peut toujours essayer de déclencher des petites étincelles de temps en temps mais au fond, ce n’est pas notre rôle d’enseignants.
On ne lit pas des classiques parce que c’est agréable, mais parce que c’est nécessaire. Le plaisir vient après, sur la ligne d’arrivée, applaudi par tous.
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